Blog / Article #97
Acheter un nom de domaine et attendre : le business des squatteurs du Web

star

31 Août 2026
Illustration flat design d'un marché de noms de domaine avec un marteau d'enchère sur des cartes 'DOMAINS', une mallette pleine de dollars et le texte 'DOMAIN FLIPPING' en bannière.

Imaginez : vous achetez un terrain vague en 1998, vous le laissez en friche pendant 25 ans, et un jour, un promoteur débarque pour vous proposer 500 000 € parce que le quartier est devenu hyper tendance. Sauf que dans le monde des noms de domaine, c’est exactement ce qui se passe. Sauf que le terrain, c’est un example.com, et que le promoteur, c’est un investisseur qui a soudainement réalisé que ai-tools-for-cats.com pourrait valoir de l’or. Bienvenue dans l’univers fascinant (et un peu déprimant) du trafic de noms de domaine.

Le principe : acheter bas, attendre, revendre cher (ou pas)

Le concept est simple : repérer un nom de domaine disponible, l’acheter pour quelques euros, et le laisser dormir dans un coin en espérant qu’un jour, quelqu’un en aura désespérément besoin. Les raisons de ce besoin peuvent être variées : une marque qui se réveille après des années de sommeil, un mot-clé qui devient soudainement tendance, ou simplement un entrepreneur qui a eu une idée de génie… mais qui a oublié de vérifier la disponibilité du nom avant de commander 5000 stickers avec son logo.

Prenons un exemple réel : voice.com a été vendu pour 30 millions de dollars en 2019. Le domaine avait été enregistré en 1995. 24 ans d’attente, zéro contenu, et hop, jackpot. D’autres cas sont moins glorieux : des domaines comme insure.com (16 millions de dollars) ou sex.com (13 millions de dollars) ont suivi la même trajectoire. La différence ? sex.com a au moins eu le mérite d’être cohérent avec son nom.

Le problème, c’est que cette pratique, appelée domain squatting ou cybersquatting, frôle souvent l’arnaque. Certains acheteurs de domaines ne font pas que patienter : ils créent des pages parking remplies de pubs, ou pire, ils attendent qu’une marque soit assez désespérée pour racheter son propre nom à prix d’or. En 2022, la marque Meta a dû racheter meta.com pour une somme non divulguée (mais on imagine facilement le nombre de zéros). Ironie du sort : ils avaient déjà meta.org et meta.net, mais visiblement, .com reste le Saint-Graal.

Pourquoi c’est (souvent) nul

D’un point de vue purement financier, le trafic de noms de domaine peut sembler malin. Après tout, c’est un investissement passif : pas besoin de développer un produit, de gérer une équipe, ou même de répondre à des emails. Mais d’un point de vue éthique (et pratique), c’est une autre histoire.

Premièrement, ça bloque l’innovation. Un entrepreneur qui veut lancer un projet autour de l’IA pour les chats (oui, ça existe) va devoir soit payer une fortune pour ai-for-cats.com, soit se rabattre sur un nom moins intuitif comme ai4kitties.xyz. Résultat : une friction inutile qui décourage les petits acteurs et favorise les gros portefeuilles.

Deuxièmement, ça encourage la spéculation. Les noms de domaine devraient être des outils, pas des actifs financiers. Quand un domaine comme nfts.com se vend pour 15 millions de dollars en 2022, on est clairement dans une bulle spéculative. Et comme toute bulle, elle finit par éclater. Combien de domaines achetés à prix d’or en 2021 sont aujourd’hui invendables ? Beaucoup trop.

Troisièmement, ça crée un marché opaque et souvent injuste. Les plateformes comme Sedo ou GoDaddy Auctions permettent aux squatteurs de monétiser leurs domaines, mais sans aucune transparence sur les prix. Un domaine peut être listé à 10 000 € un jour et à 100 000 € le lendemain, sans raison apparente. C’est le Far West, version numérique.

Comment (ne pas) tomber dans le piège

Si vous êtes un entrepreneur ou un développeur, voici quelques conseils pour éviter de vous faire avoir :

  • Vérifiez la disponibilité AVANT de tomber amoureux d’un nom. Des outils comme Namecheap ou InstantDomainSearch permettent de vérifier en quelques secondes si un domaine est pris. Si c’est le cas, passez à autre chose. Il y a 1 500 extensions de domaine disponibles, vous trouverez bien un nom qui vous plaît.
  • Méfiez-vous des domaines
  • Méfiez-vous des domaines « premium ». Le mot premium donne l’impression qu’une mystérieuse autorité d’Internet a expertisé le domaine et lui a attribué une médaille. En pratique, cela signifie souvent simplement que son propriétaire estime qu’il vaut beaucoup d’argent. Un prix affiché à 20 000 € ne signifie absolument pas qu’un acheteur est prêt à payer 20 000 €.
  • Regardez l’historique du domaine. Un nom disponible ou proposé à la vente n’est pas forcément vierge. Il peut avoir hébergé un ancien site, servi à envoyer du spam, à diffuser des logiciels douteux ou simplement avoir accumulé une réputation catastrophique. Avant d’acheter, un passage par la Wayback Machine et quelques recherches sur le domaine peuvent éviter de récupérer les poubelles numériques du propriétaire précédent.
  • Ne contactez pas le vendeur en lui expliquant votre projet. Si vous dites : « Bonjour, nous sommes une startup financée à hauteur de 4 millions d’euros et ce domaine est absolument indispensable au lancement de notre produit », ne soyez pas surpris si son prix triple dans les dix minutes. Demandez simplement s’il est à vendre et à quel prix.
  • Prévoyez plusieurs noms dès le départ. Avoir trois ou quatre variantes acceptables donne un avantage considérable lors d’une négociation. Le meilleur moyen de ne pas payer 15 000 € un domaine est encore de pouvoir sincèrement répondre : « Non merci, on va prendre l’autre. »

Tout achat-revente de domaine n’est pas du cybersquatting

Il faut tout de même apporter une nuance importante : posséder un nom de domaine sans l’utiliser n’est pas automatiquement du cybersquatting. Acheter supervelo.com parce qu’on pense que le nom prendra de la valeur est de la spéculation. Acheter supervelo.com juste après qu’une entreprise appelée Super Vélo annonce son lancement, dans l’espoir de lui revendre le domaine 50 000 €, commence à ressembler à quelque chose de beaucoup moins sympathique.

La distinction est importante juridiquement. Les marques disposent de procédures permettant de contester certains enregistrements abusifs, notamment lorsque le domaine reprend une marque existante et qu’il a manifestement été enregistré de mauvaise foi. Pour les extensions génériques comme le .com, la procédure UDRP permet notamment de demander le transfert ou l’annulation d’un domaine dans certaines situations.

Autrement dit, enregistrer voiture.com en 1997 et le revendre vingt ans plus tard n’a rien d’illégal en soi. Enregistrer demain nouvelle-marque-qui-vient-detre-annoncee.com pour tenter de le revendre à l’entreprise concernée est une stratégie nettement plus risquée. Le premier fait un pari sur un mot. Le second fait un pari sur la patience des avocats.

Mais qui achète encore ces domaines hors de prix ?

Principalement des entreprises pour lesquelles quelques dizaines de milliers d’euros représentent finalement peu de chose face à la valeur d’une marque. Un domaine court, facile à retenir et impossible à mal orthographier peut avoir un véritable intérêt commercial. Si votre entreprise génère plusieurs millions d’euros par an, payer 30 000 € pour obtenir exactement le bon .com peut parfaitement se justifier.

Le problème apparaît lorsqu’on applique cette logique à n’importe quel domaine. Tous les noms courts ne valent pas une fortune. Tous les mots anglais ne sont pas des pépites. Et ajouter « AI » devant un mot quelconque ne transforme pas automatiquement un domaine enregistré hier pour 12 € en actif stratégique à 80 000 €.

Il suffit pourtant de parcourir les places de marché spécialisées pour rencontrer des noms improbables proposés à quatre, cinq ou six chiffres. C’est un peu l’équivalent numérique de quelqu’un qui met une vieille chaise sur Leboncoin à 8 000 € : le prix existe, l’annonce existe, mais cela ne signifie pas que quelqu’un l’achètera.

Le vrai coût caché : les renouvellements

Parce qu’il y a un petit détail que les histoires de domaines revendus plusieurs millions oublient souvent : il faut continuer à les renouveler. Un domaine isolé ne coûte presque rien à conserver. Un portefeuille de 5 000 domaines, en revanche, commence à représenter une facture annuelle sérieuse.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles des domaines intéressants redeviennent régulièrement disponibles. Leur propriétaire finit par abandonner l’idée qu’une multinationale viendra un matin lui proposer 200 000 € pour best-cloud-ai-blockchain-app-2024.com. Après quelques années à payer les renouvellements, la réalité économique finit parfois par reprendre le dessus.

Et c’est probablement le meilleur antidote à la fièvre du domain flipping : calculer combien de domaines il faut conserver pendant dix ans avant d’en vendre un suffisamment cher pour payer tous les autres.

Et si le domaine parfait est déjà pris ?

Dans la plupart des cas : choisissez-en un autre.

Cela paraît évident, mais beaucoup de projets perdent un temps considérable à essayer d’obtenir LE domaine parfait alors qu’un nom légèrement différent ferait exactement le même travail. Un bon produit avec un domaine moyen a infiniment plus de valeur qu’un excellent domaine avec aucun produit derrière.

Les habitudes ont également changé. Les utilisateurs tapent beaucoup moins souvent manuellement une adresse complète dans leur navigateur. Ils passent par un moteur de recherche, un favori, une application, un QR code ou un lien reçu quelque part. Le .com reste prestigieux et rassurant dans de nombreux contextes, mais il n’est plus l’unique porte d’entrée vers un service en ligne.

Des extensions comme .io, .dev, .app, .fr ou d’autres TLD peuvent parfaitement convenir selon le projet et son public. Et parfois, inventer un nom de marque disponible partout est beaucoup plus intelligent que de se battre pour un mot générique déjà enregistré depuis vingt ans.

Conclusion : le Monopoly d’Internet

Le marché des noms de domaine est finalement un gigantesque Monopoly dans lequel les meilleures rues ont été achetées il y a trente ans. Certains propriétaires ont eu du flair, d’autres ont simplement eu la chance d’être là au bon moment, et une armée de spéculateurs continue aujourd’hui d’acheter des terrains numériques en espérant qu’une autoroute passera un jour devant chez eux.

Parfois, ça marche. Un domaine acheté quelques dizaines de dollars peut effectivement être revendu des milliers, voire exceptionnellement des millions. Mais pour chaque voice.com, combien de ultimate-ai-crypto-metaverse.io attendent depuis des années un acheteur qui ne viendra jamais ?

Alors si vous trouvez un bon domaine disponible à 10 ou 15 € et que vous avez un vrai projet derrière : prenez-le. Si quelqu’un vous demande 50 000 € pour celui que vous vouliez absolument, réfléchissez avant de sortir la carte bancaire.

Parce qu’au fond, le meilleur nom de domaine n’est probablement pas celui qui vaut le plus cher. C’est celui sur lequel vous allez effectivement construire quelque chose.

Publié le 31/08/2026 · 9 min de lecture Partager X LinkedIn

← Précédent Cmux : le terminal open source qui réinvente la ligne de commande Suivant → Podman vs docker : le fork qui fait du bruit, mais est-ce vraiment utile ?